Archive / Article : LES BALEINES CHANTENT AVEC LUI par Patrice Van Eersel
ARCHIVE PATRICE VAN EERSEL
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LES BALEINES CHANTENT AVEC LUI
par Patrice Van Eersel
Première publication dans ACTUEL N°47, 1983
Jim Nollman, de San Francisco, avait déjà organisé des concerts avec des dindons, des loups, des grenouilles et des serpents à sonnette. Mais la grande révélation lui est venue des orques, dans les eaux glacées du Pacifique canadien. Le jour se levait à peine, quand deux de ces dauphins géants s’approchèrent de lui... En quelques secondes, le musicien allait comprendre ce que le savant John Lilly recherchait depuis tant d’années. Ce fut comme un éblouissement. Une joie incompréhensible l’inonda. Si les orques sont spirituellement nos égaux, qu’ont-ils à nous dire ?
John Lilly et sa troisième femme, Antoinette, dite Tony. Depuis leur première rencontre, chez Alan Watts, il y a une dizaine d’années, ils ne se sont pratiquement pas quittés une seconde. « Le tout, dit John d’une voix un peu métallique, est toujours supérieur à la somme des parties. Un vrai couple constitue un être en soi, irréductible à l’addition de l’homme et de la femme qui le constituent. » Elle le regarde et rit.
Depuis qu’il avait abandonné toute recherche sur les dauphins, en 1963, John était un peu agacé qu’on continue à le présenter comme « le docteur Lilly, vous savez bien, le grand spécialiste des dauphins ». Il ne voulait plus en entendre parler. D’ailleurs les deux « guides » qu’il rencontre régulièrement lors de ses voyages intérieurs lui avaient conseillé de laisser tomber. Mais avec Tony tout a changé. Ensemble, ils ont fondé la Human-Dolphin Foundation, qui s’est fixé pour but de créer de véritables communautés entre humains et dauphins. Sérieux.
Cherchez un moyen simple d’entrer en communication avec des extra-terrestres, vous tomberez vite sur la musique. C’était l’idée de Spielberg dans Rencontre du troisième type, et trente-six écrivains de S. F. l’avaient eue avant lui. Or voilà qu’il ne s’agit plus de fiction, mais de belle et bonne exploration, ni d’extra-terrestres, mais d’intra – ô combien terrestres, vu qu’ils occupent la planète depuis vingt-cinq fois plus de temps que nous. Dans l’eau, il est vrai, et il paraît que ça change tout : ils vivent dans l’empire de l’oreille, eux. Pas dans celui de l’œil. Serions-nous au seuil d’un très grand moment ? On sait que les plantes sont sensibles à la musique. A fortiori les animaux, du moucheron à l’éléphant. Que dire alors quand l’animal en question semble avoir développé, largement aussi loin que nous, sa conscience et sa sensibilité ?
À la fin des années soixante, comme tant d’autres, Jim Nollman était musicien à San Francisco. Guitare, batterie, flûte. Un jour, au cours d’un de ces happenings dont l’époque est friande, Jim loue trois cents dindons et organise un concert sur fond de gloussements. Les gens se marrent et une radio demande au musicien de recommencer avec des loups. D’accord. Nollman trouve une réserve naturelle dans le Nevada, avec des loups derrière des grillages. En quinze jours, il fait ami-ami : les loups acceptent qu’il chante avec eux. Jim Nollman est abasourdi. Il s’applique. Le chef des loups chante seul. Derrière lui la meute forme un chœur. Jim découvre que la musique des loups est extrêmement structurée, sans doute incroyablement ancienne et découpée, comme les ragas indiens, en chants du matin, chants du soir, chants de la nuit. Les loups la respectent à la note près. Pas d’improvisation. Jamais. Jim doit rester dans le ton. S’il chante faux, ou s’il se permet des incartades, les loups se taisent et s’en vont. Jim pense à du grégorien. Il hurle à longs traits modulés, chante, joue de sa flûte, connaît des instants d’émerveillement intense. Mais il communique si bien avec les loups qu’il repart frappé d’une tristesse infinie ; il a vu le vrai visage de ses nouveaux amis : ce sont les derniers survivants d’une espèce foudroyée, et ils vivent dans des camps de concentration.
Jim Nollman a attrapé le virus. Les animaux ne le lâcheront plus. Mais il se jure de ne plus jouer qu’avec des animaux libres, il a trop peur de retrouver la tristesse mortelle des prisonniers loups. Il essaye mille expériences, joue avec des grenouilles, des grillons, des tapirs, des singes, des serpents à sonnette…
Un jour, un instituteur hawaïen lui demande de venir jouer devant des dauphins. Bien sûr ça ne rate pas : Jim est tellement séduit qu’il oublie son serment et accepte de jouer pour des dauphins captifs, qui nagent dans de grands bassins.
Ce qui le frappe le plus, chez les seigneurs de la mer, c’est la vigilance. À Panama, avec les singes, il avait craqué en une semaine : les singes sont abominablement inattentifs. Jim s’asseyait au pied d’un arbre, se mettait à gratter de sa mandoline. En deux secondes les singes se pointaient. Mais en parfaits badauds ; pas un qui aurait fait l’effort de rester jusqu’à la fin du premier morceau. À côté, les dauphins sont des monstres de self-control et de concentration. Jim joue des heures et il constate que les dauphins ne se fatiguent pas de le lorgner de leurs yeux narquois. Ou bien ils dansent. Des danses complètement irréelles, avec des bonds formidables, et leurs masses étincelantes et mouillées fouettent l’air avec une joie, à la limite de l’incompréhensible pour les badauds humains qui se pressent, en piaillant, au bord du grand aquarium américain.
Jim rencontre des cétologues, savants passionnants, mais schizos. Leur mission, en principe, fait rêver la planète entière depuis une bonne trentaine d’années – après une éclipse étrange de plusieurs siècles. Les Égyptiens et les Grecs reconnaissaient dans les dauphins l’incarnation d’une divinité de très haut rang ; et l’oracle de Delphes aurait été, à l’origine, une femme-dauphin. Puis les peuples bibliques sont arrivés et ont chassé le dauphin loin de l’homme. Mais voilà que les dauphins nous reviennent. Un préjugé très favorable leur est acquis dans les cercles humains les plus larges... Or que nous disent les savants ? Rien, ou si peu. Ils ont étudié leurs cerveaux, constaté qu’ils étaient largement aussi denses, aussi gros, aussi modernes (côté néo-cortex) que les nôtres – celui de l’orque est même bien supérieur – et ils en ont conclu que rien n’interdisait à un scientifique de faire l’hypothèse, purement théorique, que ces animaux seraient peut-être nos égaux sur le plan de la réflexion, de l’émotion, bref de la conscience. Après quoi les savants ont kidnappé des bébés dauphins – comment faire autrement ? –, les ont enfermés dans des bassins et ont essayé de les apprivoiser et de leur apprendre l’anglais. Je caricature à peine.
Succès total pour l’apprivoisement. Les dauphins deviennent vite vos meilleurs amis, tout le monde sait ça. Comme se sont des êtres extrêmement érotiques qui, en liberté, passent un temps fou à jouer, à se frôler et à faire l’amour, il y a forcément des idylles de science-fiction qui se nouent. Je pense par exemple à Margaret Howe, cette cétologue américaine qui a vécu plusieurs mois avec le jeune dauphin Peter, dans leur « maison mouillée », un vrai appartement, entièrement plongé dans un bon mètre d’eau. Non, les premiers spécialistes modernes de la delphinité n’ont pas eu mauvaise conscience. Ils ne voyaient pas la contradiction qu’il y avait à supposer que les dauphins soient nos égaux, tout en exigeant d’eux qu’ils s’adaptent à nous. N’ont-ils pas l’air heureux, dans leur grands aquariums climatisés ?
Étant musicien, Jim Nollman a vu plus facilement la contradiction. Avec les dauphins, il avait cependant un autre problème : pour une oreille humaine, les dauphins n’émettent pratiquement aucun son. En réalité, Dieu sait s’ils en émettent, et sur une bande de fréquences dix fois plus large que la nôtre ! mais décalée vers le haut. Nous entendons grosso modo sur la bande 300-3 000 hertz, et le dauphin sur la bande 3 000-30 000. Autrement dit, lorsque vous captez ses sifflements stridents, à la limite de l’ultra-son, il s’agit pour lui des notes les plus graves, c’est le plancher de son gigantesque édifice phonique, accessible seulement à nos machines, pas à nos oreilles. Jim est frustré. Mais il connaît, bien sûr, les chants de baleines, plus audibles que ceux des dauphins. Les gros cétacés sont-ils aussi intéressants que les petits ? Davantage ! Jim apprend que, selon les cétologues, l’orque, à mi-chemin entre le dauphin et la baleine, serait le plus « intelligent » de tous. Ça l’excite terriblement. Il veut en rencontrer.
L’orque ! Alias épaulard. Le vrai seigneur des mers, celui qui impose sa loi à tout l’océan. Une masse de plusieurs tonnes, blanche et noire, hyper-rapide et follement rusée, avec une bouche énorme, remplie de dizaines de dents. D’où lui vient sa terrible réputation ? Un jour, une bande d’orques a détruit un beau voilier à coups de tête, parce que le rafiot avait mortellement touché un de ses petits. Le récit épouvanté des rescapés (aucun pourtant n’a été dévoré) a suffi à faire repartir une vieille rumeur : gare aux orques ! ce sont des tigres ! Les Anglais les appellent « baleines tueuses ». On ne leur connaît pourtant aucun meurtre. Il est vrai qu’on ne connaît pas non plus d’orques super-sympas, guidant les bateaux dans les mauvaises passes, comme les gentils dauphins, si étrangement serviables. Non, les orques se prennent eux-mêmes pour des seigneurs. Et ils font peur.
Pas à Jim Nollman. Il s’est tout de suite dit que, si les dresseurs des grands aquariums pouvaient embrasser ces « seigneurs » sur la bouche, il n’y avait aucune raison pour qu’on ne puisse en faire autant en pleine mer et aller jouer de la musique avec eux. On est en 1977. Jim choisit une région à orques, sans trafic. Une baie canadienne, au large de Vancouver. Dans ces eaux claires et glacées, sur l’horizon de forêts, il fixe un point précis et décide de venir là tous les jours, en canot pneumatique, jouer de la guitare électrique. Avec les années, il s’est bricolé une sono sous-marine et sa musique se diffuse sous l’eau.
Pendant deux jours il joue seul. Les longs miaulements de sa guitare résonnent des kilomètres à la ronde. Soudain, au soir du second jour, deux ailerons géants fendent l’eau : les deux premiers orques de Jim Nollman !
Commence alors une fabuleuse aventure. Quand je l’ai rencontré, en juillet dernier, Jim avait déjà passé cinq étés à jouer de la musique avec les orques et s’apprêtait fébrilement à recommencer.
Apparemment, les orques ont tout de suite compris où il voulait en venir. Mais ils n’accordent pas leur amitié comme ça, à n’importe qui. Ils l’ont observé, de loin, sont partis, revenus, l’ont écouté.
Un jour, ils sont toute une bande, faisant cercle autour du petit canot musical. Revêtu d’une combinaison, Jim saute dans l’eau glacée. Il voit, sous l’eau, le cercle fantastique. Tout d’un coup, un adolescent orque d’à peine quelques quintaux lui fonce dessus. C’est tellement rapide que Jim n’a pas le temps d’avoir peur. L’adolescent orque, comme soudain frappé par un coup de sifflet invisible, stoppe net à trois mètres du musicien, l’évite mollement et rejoint les vieux qui n’ont pas bronché. Une sacrée décharge quand même. Jim a le cœur à cent trente. Il se hisse vite fait dans son canot, se contrôle au maximum pour paraître calme. Alors, pour la première fois, un vieil orque gigantesque s’approche de la frêle embarcation et le salue d’une longue série de sifflements et de cliquetis. Jim comprend que le vieux est venu excuser l’adolescent un peu excité, et ils redescendent dans l’eau. Il n’y aura plus jamais d’incidents aux concerts de Jim et des orques.
Les plus beaux concerts ont lieu au mois d’août, entre la nuit et l’aurore. Vers deux heures du matin, Jim et ses deux ou trois spectateurs – au début il n’y avait que sa femme Katie – embarquent dans le canot pneumatique et se rendent au lieu fixé la toute première fois, toujours le même. Souvent les orques sont déjà là. Dans la nuit presque polaire du Canada, on les devine faiblement. De lourds remous, quelques chuintements mouillés, souvent rien. Et tout à coup le concert commence. Qui joue le premier ? Ça dépend. Le concert le plus réussi fut ouvert par la musique des orques.
Il faisait un brouillard très épais. Jim ne voyait pas le bout de son canot et il peinait comme un beau diable pour savoir où il était quand, brusquement, le chant des orques s’est élevé, tout près. Il paraît que ça ne s’oublie jamais. Un éblouissement. Pas seulement à cause de la construction musicale – dont on sait qu’on ne perçoit qu’une toute petite partie, puisque l’essentiel est ultra-sonique – mais à cause du choc physique. Après cinq étés d’expériences, Jim Nollman n’a toujours pas trouvé les mots pour le dire : « C’est comme... comme si un rayon de... d’amour... te frappait en pleine poitrine. Et la tête, oh la tête ! Tu es projeté en arrière tellement c’est fort ! »
– Comment ça, fort ?
– Imagine un de ces accès d’euphorie majestueuse qu’on peut se payer avec des hallucinogènes. La seule présence invisible des orques dans l’obscurité te transporte de joie.
Les plus transportés sont les musiciens – Jim lui-même ou l’un de ses copains. Car, à la différence des loups, aux chants cristallisés en des formes quasi-immuables, les orques improvisent. Plus exactement, quelques vieux orques improvisent ; les autres, derrière, font les chœurs, ou le mur, ou la roue, comme vous voulez. Improvisations ? Par exemple Jim fait miauler sa guitare en saccades de quatre, 4-4-4-4-4, l’orque lui répond 4-5-4-5-4. Puis Jim l’imite, et d’un coup, c’est l’autre qui se met au 4-4-4-4-4. Ou alors ils montent un triangle, Jim jouant trois coups, l’orque deux, Jim un, l’orque rien du tout, Jim un, l’orque deux, Jim trois ; puis ils inversent les rôles.
Il dit : « Ce n’est plus du grégorien, c’est du jazz ! du jazz ! » Et spontané : Jim ne les course jamais – il attend qu’ils viennent eux-mêmes au rendez-vous – et s’est toujours refusé à leur jeter des poissons pour les récompenser, comme font habituellement les cétologues avec les dauphins qu’ils essayent de dresser.
Au bout de quelques concerts, Jim comprend que, face aux orques tous les humains réagissent comme lui. Chaque été, il revient donc avec davantage d’invités. Généralement des professionnels, musiciens, acousticiens, artistes en cétologie. Cette année, il met le paquet et prévoit des psychologues, pour étudier la réaction incroyable des humains qui entrent en transe au contact des orques. Ce sera une première. On n’a pas encore d’explication. Juste quelques intuitions. Lesquelles ? Eh bien par exemple, puisque l’essentiel du chant des orques (comme celui des baleines) se situe largement au-dessus de notre seuil ultra-sonique de perception, peut-être l’harmonie de ce chant nous touche-t-elle, mais inconsciemment. Et sans doute échappe-t-elle alors aux enregistrements et aux disques de vinyle. Il faudrait donc se trouver sur place pour la sentir, « non plus seulement avec les oreilles, comme dit Jim, mais avec tout le corps ». L’énigme reste entière : pourquoi ces chants provoquent-ils une pareille émotion ?
Déshabillez-vous. Prenez une douche. Baissez la lumière jusqu’à ne plus distinguer que des ombres. Et glissez-vous dans cette drôle de boîte. Hmmm, l’eau est chaude. Et tellement salée qu’elle va vous porter. Lentement, vous fermez le couvercle. Vous voilà dans le noir absolu et le silence est total. Couchez-vous. Aaaah, vous flottez soudain dans un incroyable no man’s land de l’esprit. Bon voyage !
Tous ceux qui ont goûté au plaisir de l’isolation tank aux États-Unis en ont gardé une nostalgie frustrée : pas de tank en France. Mais il faut jamais désespérer. Un nouveau est parvenu simultanément de Vienne et de Strasbourg : les tanks arrivent en Europe ! Enfin ! Au départ, le tank ou caisson à isolation sensorielle a été inventé par le neurophysiologe Lilly, qui voulait vérifier si, privé de sensations, l’être humain s’endormait. C’était l’inverse : le corps se détend à l’extrême, en effet, mais, loin de s’endormir la conscience se concentre au point de pouvoir, chez certaines personnes, se rendre indépendante du corps et s’envoler. Trente ans plus tard, le caisson de Lilly est devenu un appareil pour grand public. Chacun y trouve ce qu’il veut : les affairés un moyen unique de se relaxer à l’extrême en peu de temps, les aventuriers de l’esprit un moyen simple de se mettre en état de méditation et de viser l’extase du Samadhi.
On peut donc désormais tanker à Strasbourg. L’endroit s’appelle Argos, c’est au 32 de la rue des Juifs (67000). Tél. : (88) 37.10.45. Ils fabriquent leurs caissons eux-mêmes et peuvent également vous en vendre un.
Un homme étudie cette énigme depuis trente ans. C’est le professeur John Lilly, le découvreur moderne des dauphins. Jim Nollman le considère comme son père spirituel. Nollman l’artiste. Lilly le savant. Joliment allumés l’un comme l’autre. Remontons un peu la piste, côté savant.
John Lilly a commencé sa carrière dans un centre de recherche psychiatrique du Maryland. Un neurophysiologiste classique qui fichait des électrodes dans des têtes de chimpanzés (au moins eut-il la bonne idée d’inventer des électrodes inamovibles et indolores). À l’époque – la fin des années quarante –, les spécialistes du cerveau se demandaient si la vigilance, l’attention, et donc la réflexion volontaire, n’avaient pas besoin des sensations extérieures pour se maintenir en éveil. On supposait qu’un individu privé de bruit, de lumière, d’odeurs, etc. ne tarderait pas à s’endormir.
John Lilly est un de ces capricornes jusqu’au boutistes et forcenés. Quand il s’est assigné une tâche, il n’en démord plus. Un empirique, plus qu’un théoricien. Essayant tout, d’abord sur lui-même. Ainsi cherche-t-il à vérifier, pratiquement, si l’hypothèse de ses confrères sur la vigilance est exacte. En 1953, utilisant de vieux caissons destinés à l’essai d’équipements sous-marins pendant la guerre, il invente le « tank (réservoir) à isolation sensorielle ».
Imaginez une grande baignoire recouverte d’un cockpit opaque, isolée de la lumière et du bruit et remplie d’une eau salée (comme la Mer Morte) et maintenue à 35°, c’est-à-dire à la température de la peau humaine. Couché là-dedans, John Lilly ne voit rien, n’entend rien, ou rien d’autre que son cœur et sa respiration. Surtout il flotte dans un liquide que sa peau ne sent pas.
Que constate-t-il ? Loin de l’endormir, cet étrange isolement le fait cogiter à toute allure !
Des centaines d’images défilent dans sa tête, il a l’impression de glisser, plaqué à la surface d’une sphère huileuse : une suite de sensations infiniment agréables et étranges se succèdent. Il a l’impression de flotter en apesanteur, de n’être plus qu’un point de conscience pure, qui voyage à toute vitesse dans l’obscurité. Il perd toute notion de temps extérieur. Endormi ? Vous voulez rire, il se sent plus vigilant que jamais.
Lilly s’emballe. Il passe des heures dans son caisson, des électrodes autour du crâne. Il constate que, libéré de la tâche fastidieuse de faire obstacle à la plupart des sensations venues de l’extérieur, l’organisme se met spontanément au rythme, attentif et lent, de la méditation. Le rythme que recherchent les yogis et plus généralement les contemplatifs. Quand il sort de son caisson, Lilly se sent aussi agréablement fatigué et détendu que s’il revenait d’une semaine d’alpinisme. Une sereine euphorie. Pourquoi ?
Un jour qu’il se demande à voix haute à quoi pourrait bien ressembler une vie entièrement passée dans cet état, un ami lui glisse : « Demande aux dauphins, tiens ! J’en suis sûr, ils éprouvent en permanence ce genre de sensations. »
Et l’affaire démarre comme ça, presque sur une boutade. A l’époque, on sait peu de choses précises sur les dauphins. John Lilly commence à les étudier en 1955, aux Bahamas, puis en Floride. A contre cœur il accepte l’exécution de deux d’entre eux pour pouvoir disséquer leur cerveau de près. Avec quelques confrères, ils proposent bientôt une carte anatomique ultra-détaillée du cortex delphinien, offrant des arguments en or à la vieille rumeur de « l’intelligence supérieure » des cétacés : leur système nerveux ressemble en effet étonnamment au nôtre. Comment est-ce possible? Ne dit-on pas que les cerveaux humains se sont développés sous la pression de leur propre création ? Vous inventez un outil ; son usage pose un problème nouveau, que seul un cerveau plus gros peut résoudre ; mais ce cerveau plus gros va inventer un autre outil ; et ainsi de suite. Seulement voilà, les dauphins n’ont apparemment inventé aucun outil et vivent nus comme au premier jour. Les humains en conçoivent beaucoup de perplexité. Ces animaux seraient-ils intelligents quand même ? Mais alors à quoi peuvent donc bien leur servir leurs gros cerveaux ? Et d’abord ont-ils un langage ?
Certainement, se dit Lilly, mais comment le capter et le décrypter ? Peut-on entrer en communication avec eux ? Une folle impatience s’allume dans le cœur du savant. Les dauphins existent depuis environ cinquante millions d’années, c’est-à-dire très, très longtemps avant l’apparition de l’homme. Et s’ils étaient plus sages que nous ? Plus conscients ? Peut-être alors ont-ils un message hyper-important à nous communiquer ! Lilly se jette éperdument dans cette quête où le rejoindront d’autres savants illustres comme Gregory Bateson.
L’administration américaine est intéressée et accepte de financer les recherches de Lilly.
Celui-ci s’y prend toujours de manière très orthodoxe : on capture des dauphins que l’on soumet à toutes sortes de tests psychologiques élémentaires : savent-ils reconnaître une balle rouge d’une balle bleue ? Un rond d’un triangle ? Un A d’un B ? Les dauphins sont des élèves surdoués, bien qu’ils y voient assez mal (nettement moins bien que nous) et n’entendent pas grand chose des voix humaines. Ils comprennent à toute allure les tours les plus tordus que les savants leur demandent. Nous avons tous vu, par la suite, des dauphins forains sautant dans des cerceaux ou à plusieurs mètres au-dessus de l’eau pour arracher une cigarette de la bouche de leur dresseur juché sur une échelle. Mais c’est insatisfaisant. Après tout, n’importe quel chien savant sait accomplir les mêmes tours, sans qu’on en fasse tout un plat.
Au début des années soixante, l’étude systématique des dauphins se développe. On découvre que ces nomades vivent en tribus de quelques dizaines à plusieurs milliers d’individus. Que leurs adolescents font facilement bande à part. Qu’ils ne dorment jamais complètement, leurs cerveaux se reposant alternativement à droite et à gauche. Que la solidarité est à la base de leur survie, car un dauphin qui s’endort au fond de l’eau, oublie de remonter respirer et serait perdu si les copains ne le réveillaient pas d’un petit coup de nez. Etc., etc.
Et leur langage ? Là, en revanche ça piétine. A l’évidence, les cétacés communiquent entre eux par des sons. On sait que, pour percevoir leur environnement, ils disposent d’une sorte de sonar, comme les chauves-souris : les dauphins projettent en permanence devant eux des ultra-sons dont ils analysent l’écho au fur et à mesure. Une analyse extrêmement fine, puisqu’un dauphin sait repérer à distance si une surface est dure, molle, rugueuse, gluante… Mieux : grâce à son sonar, le dauphin – comme la baleine –, voit, ou plutôt entend, à distance, l’intérieur des choses. C’est le principe de ces machines à échographier dont on se sert dans les maternités pour observer les bébés dans le ventre de leurs mères. Ce sens étrange donne, paraît-il, aux cétacés une intuition psychologique extrêmement troublante. Exemple simple : vous êtes anxieux, le dauphin le sait tout de suite, car il « entend » que votre estomac est plein d’air.
John Lilly et son équipe accumulent des milliers de données sur les dauphins. Mais il reste un gouffre entre ces découvertes et l’interrogation première du savant américain : les dauphins se trouveraient-ils en permanence dans un état de conscience proche de ce que nous appelons « état de méditation » ?
L’intuition de départ, survenue après une séance en caisson d’isolation sensorielle, ne s’est jamais démentie, au contraire ! De ce côté-là, la curiosité du savant ne s’émousse pas. Semaines après semaines, années après années, John Lilly n’interrompt jamais sa fréquentation du « tank ». Et plus le temps passe, plus l’expérience devient passionnante, hallucinante, dépassant tout ce que l’entendement du savant aurait pu initialement prévoir.
Drôle de type, ce John Lilly. Il a gardé toute sa vie une curiosité d’enfant précoce et casse-cou. Avec une inimaginable confiance en soi dans les moments critiques. Et il en faut quand on appartient au corps franc des dynamiteurs de vieilles sciences. Les grandes mutations de la connaissance humaine reposent sur des découvertes a priori inimaginables, non ?
Ce que John Lilly découvre, en flottant ainsi pendant des heures dans la saumure obscure et chaude de son caisson, ce sont des univers. Des univers intérieurs. Mais réels, dit-il, aussi réels que ce que nous appelons habituellement « L’univers ». A quoi ressemblent ces mondes intérieurs ? Lilly les décrit un peu comme des ponts dans l’espace-temps : quand son corps flotte, son esprit ou sa conscience, ou sa vigilance, appelez ça comme vous voulez, peut très bien se retrouver dans la chambre d’un ami, à deux mille bornes de là – et voir ce dernier se couper un doigt ou se taper la bonne, ce qui par la suite s’avérera exact. Il peut aussi se retrouver très haut au-dessus de la ville. Ou bien carrément « ailleurs », dans des structures purement lumineuses. Ailleurs.
Abominablement intrigué, le savant multiplie les « voyages » et note tout. On est à la fin des années cinquante, l’avant-garde psychiatrique américaine commence à utiliser le LSD comme vaisseau exploratoire du monde psychique. Lilly fait partie des tout premiers institutionnels de la santé mentale américaine qui prennent de l’acide pour avancer dans leurs recherches. Il s’agit encore de l’excellent LSD 25 pur des laboratoires Sandoz ; et Lilly s’en injecte des doses en principe réservées aux explorateurs les plus endurcis.
Du coup, les « voyages » en caisson deviennent fabuleux. On pourrait rire : allons, cet homme délire, ce n’est pas sérieux ! Lilly s’en fiche, pas du tout prosélyte à la manière de Timothy Leary. Plutôt sauvage, menant longtemps ses différentes expériences sur une petite île, Lilly prend ses acides, sérieux comme un pape et note, note tout : sa rencontre avec ses deux guides par exemple…
Il se trouvait en train de flotter quelque part – tel un grain de conscience concentrée qui verrait tout, entendrait tout, sentirait tout – quand deux êtres, deux entités conscientes, se seraient distinctement et lentement approchées de lui.
« Plus ils s’approchaient, écrit-il dans The center of the Cyclone, plus je sentais leur chaleur, leur sympathie, leur amour, me pénétrer de toutes parts. Étrangement, cette sympathie m’éclairait de l’intérieur, comme si elle m’avait rendu plus lucide. À un moment donné, j’ai senti que si les deux êtres s’approchaient davantage, leur rayonnement serait trop fort pour moi, qu’il m’anéantirait. Alors ils se sont arrêtés d’avancer. Nous avons parlé, ils m’ont dit que si je les voyais « deux », O.K., c’était mon affaire. Ils m’ont aussi prévenu que les « voyageurs » les plus audacieux devaient s’apprêter à connaître des épreuves à la mesure de leur audace. Ce que j’ai trouvé très logique. »
Lilly prend note de plusieurs très longues conversations avec ses « guides ». Un échantillon : « Dans la province de l’esprit, ce que je crois être vrai est vrai, ou le devient, à l’intérieur de limites qui sont à déterminer expérimentalement. Ces limites sont d’autres croyances, elles-mêmes susceptibles d’être transcendées. »
À l’époque, il ne publie rien. À ce stade-là, il y a longtemps que la communauté scientifique le démolirait s’il avouait ses escapades. Officiellement il continue à travailler avec les dauphins. Mais une crainte le ronge. Si jamais il découvrait le langage des dauphins, il apparaîtrait que ses premiers clients ne seraient pas les psychiatres, mais les militaires de l’US Navy.
Et voilà que six dauphins se laissent soudain mourir. La captivité les ronge ? Lors d’un voyage en caisson, Lilly s’entend dire par ses guides qu’il doit stopper toute recherche sur des dauphins prisonniers et dissoudre son équipe. C’est assez dur. On vient de lui accorder de nouveaux crédits et son équipe s’élève maintenant à cinquante chercheurs. Personne ne va rien comprendre, on va le prendre pour un barjot. Tant pis. En trois mois, tout est réglé, les dauphins survivants sont libérés, Lilly recase ses cinquante assistants et il en profite pour rompre un très ancien mariage très raté.
Pour la première fois libre de toute attache avec les grosses institutions scientifiques et militaires, Lilly s’envole littéralement. L’usage du LSD devient illicite ? Il n’en a plus besoin et rend ses dernières ampoules à Sandoz. Affinant ses techniques de concentration, Lilly apprend même à se passer du caisson pour rejoindre les « espaces intérieurs » qui sont devenus son terrain de recherches principal. Quelle technique ? Celle par exemple qui consiste à écouter, en état de grande relaxation, une bande sonore répétée sur une bande en boucle fermée. Tout simplement la bonne vieille technique du mantra qu’on se récite à en perdre haleine jusqu’à disparition de l’ego. Mais Lilly ne connaît encore rien des Soufis et redécouvre cela tout seul, avec ses propres mots à jamais marqués par l’avènement des premiers ordinateurs (il est né en 1917). Corps dit bio-computer, défaut ego-programme négatif, âme self metaprogram, archange agent de contrôle terrestre des coïncidences.
Arrivé à ce point d’ébullition, Lilly est menacé par la solitude. Vis à vis de lui-même, il estime avoir conservé tout son esprit scientifique. Il en veut pour preuve le fait qu’il peut répéter ses « voyages » à volonté, de plus en plus vite et de plus en plus précisément, et distinguer à l’intérieur des « univers intérieurs » des catégories constantes. Mais son affectivité intervient trop souvent au centre du processus pour qu’il puisse longtemps tenir seul : il lui faut faire ces voyages avec d’autres et recouper soigneusement les informations. En Californie, heureusement pour lui, les savants fous d’audace ne manquent pas. Lilly s’installe donc sur la côte Ouest et donne un grand coup d’accélérateur à son travail.
En peu d’années, son caisson à isolation sensorielle devient très célèbre. Tous les Californiens un peu allumés fréquentent cet étrange vaisseau spatial. Plusieurs centres « Samadhi » vont s’ouvrir, préfigurant les saunas de l’ère nouvelle. Les businessmen découvrent qu’on n’a jamais rien inventé d’aussi relaxant. Pour une douzaine dollars et sans aucun effort, vous passez une heure et demie en parfait état de méditation. Même si vous n’avez pas connu l’illumination, quand vous sortez de là, vous êtes ralenti, mais ralenti pour au moins deux jours ! Et c’est très très agréable. Comme une descente de trip super réussie. En parachute. Un peu plus tard, les savants s’y mettront aussi. Aller dans les grands labos californiens de psychologie, de psychiatrie ou de psychophysiologie, ou encore dans certains instituts sportifs, on y voit de plus en plus de caissons. Comme si les savants avaient compris qu’il n’y a pas de mal à utiliser sa tête pour travailler.
Lilly devient très célèbre lui aussi. Il est assez costaud pour ne pas craquer sous la gigantesque pression que dégage contre ses délires la science orthodoxe. Il est simplement classé par ses confrères comme un outsider absolu. Cette situation lui convient tout à fait.
Il faudrait plusieurs livres pour raconter toutes ses expériences. En deux mots, le savant trouve des collaborateurs sérieux, avec qui le travail devient plus sûr. Il aboutit à une véritable cartographie des espaces intérieurs. Au centre, l’état de conscience émotionnellement neutre, parfait pour enseigner ou apprendre. Au-dessus, une sorte d’échelle des états émotifs positifs, de plus en plus extatiques à mesure que l’on monte, du simple stade « professionnel » (que nous connaissons tous lorsque, par exemple nous conduisons une voiture sans même penser à ce que nous faisons), jusqu’à la fusion avec le Tout. Au-dessous, l’échelle inverse, les états négatifs : plus on descend, plus c’est épouvantable, depuis la simple petite anxiété quotidienne, jusqu’à la fusion, momentanée mais généralement insupportable, avec l’égoïsme absolu. Le sommet du négatif est en effet appelé Super-Ego et le comble du positif Super-Self.
La règle est simple : chaque degré de l’échelle positive n’est accessible qu’à condition d’avoir su au préalable résister consciemment, les yeux grands ouverts, au degré correspondant de l’échelle négative. C’est la seule façon de désamorcer les programmes profondément suicidaires que nous portons en nous. Plus nous voulons monter, plus il nous faut être capable d’affronter des bassesses. Ce qui, pour les braves, signifie de sacrés quarts d’heure.
Mais basta, Lilly a été suffisamment traduit dans le monde entier pour que les gens intéressés puissent retrouver tout cela. Encore une fois, cet homme est un explorateur, un pionnier d’une belle trempe, pas un théoricien. Mais demande-t-on à Christophe Colomb d’être en même temps Copernic ou Galilée ?
Revenons aux dauphins.
Pendant une dizaine d’années, John Lilly court la Riviéra californienne de l’âme en long et en large. Il organise des ateliers, des séminaires, des conférences, des spectacles... Après une expérience collective très forte au Chili, il sent soudain le danger sectaire qui menace. On veut l’embrigader. On le considère déjà comme un gourou. De toutes ses forces, il s’arrache et s’isole avec Tony, sa troisième femme : « La vraie », dit-il, les yeux narquois mais sans rire. « Quand je l’ai vue la première fois chez Alan Watts, assise sur cette véranda, je lui ai tout de suite demandé : “Mais où étiez-vous passée depuis cinq cents ans ?” Elle m’a répondu : “Je m’entraînais.” »
Ils s’installent dans un refuge de rêve au-dessus de la baie de Malibu, au Nord de Los Angeles. Et là, quinze ans après avoir tout laissé tomber, Lilly repense aux dauphins.
Entretemps, la cétologie est presque devenue une mode. Des centaines de savants travaillent sur les dauphins. Tout le monde veut leur apprendre à parler. On lit des tas de rapports sur les dernières prouesses du dauphin Toto, ou comment la dauphine Kiki a compris le verbe « pousser » dans les phrases « Kiki pousse la balle dans le trou » puis « Kiki pousse Toto vers le mur ». En gros les mêmes expériences qu’avec les chimpanzés, à ceci près qu’il faut tout traduire en ultra-sons, ce qui pose d’intéressants problèmes, mais passons. Les résultats sont décevants. Si les dauphins sont vraiment géniaux, ils doivent nous prendre pour des demeurés.
Rien de net et les savants continuent de s’empailler allègrement sur le mot «intelligence». Sont-ils intelligents, ces bestiaux ? A-t-on réellement le droit d’utiliser le mot intelligence ? Et toujours le même lancinant problème : pourquoi diable ont-ils ces gros cerveaux, puisqu’ils ne s’en servent pas (sous-entendu pour construire des objets). Mais à quoi d’autre cela pourrait-il servir ? Sans doute Lilly est-il un peu agacé par la myopie de ses contemporains. Mais c’est surtout la curiosité qui le pousse à nouveau chez les dauphins.
Un quart de siècle après ses premiers travaux, il sait qu’il a mis dans le mille. Des tas de jeunes gens viennent le lui dire, entre autres ce Jim Nollman, qui va devenir l’un des piliers de la Human-Dolphin Foundation de John et Tony Lilly ; il s’agit de créer, le long des côtes, de véritables lieux de rencontre entre humains et dauphins. De tels lieux existent par exemple en Mauritanie où certains villages de pêcheurs respectent un pacte vieux de plusieurs siècles avec les dauphins qui leur rabattent du poisson.
Parfois un nouveau lieu surgit, comme dans cette crique complètement paumée de la côte australienne où des campeurs avaient aidé, il y a dix ans, un dauphin échoué à se remettre dans l’eau. Depuis, le dauphin et ses sauveurs se revoient, chaque année, à la même époque, au même endroit. Mais, entretemps, chacun de son côté, ils ont passé le mot aux copains. Aujourd’hui, c’est devenu un véritable pèlerinage. Une foule d’humains et une foule de dauphins nez à nez !
On pourrait, direz-vous, se contenter de ce genre de jamboree, c’est déjà assez poussé. Mais il n’y a rien à faire : John Lilly est savant, il ne peut pas s’empêcher de gamberger. Plus il a étudié les cétacés, plus ceux-ci se sont avérés géniaux ; maintenant il en est sûr : ils doivent avoir un langage aussi élaboré que le nôtre. Un langage ! Et nom d’un chien, il doit bien y avoir moyen d’en déchiffrer ne serait-ce qu’un mot ! En quinze ans, beaucoup de choses ont changé : les ordinateurs par exemple. Avec l’arrivée des micro-computers, Lilly s’est dit que le temps était venu : il fallait essayer de construire une machine à traduction simultanée humain-dauphin. Carrément. Ne plus essayer d’enseigner directement l’anglais aux dauphins – au nom de quel impérialisme ? – mais plutôt laisser chacun s’exprimer dans sa langue avec une machine entre les deux : émettant et recevant d’un côté des sons, modulés donc en mots anglais, de l’autre des ultra-sons sifflés en cliquetis de tel ou tel dialecte delphinien. L’idéal. Bien sûr, impossible de travailler à un tel projet avec des dauphins en liberté, ces zigotos n’arrêtent pas de se déplacer, le matin ici, le soir cinquante kilomètres plus loin. On n’y coupe pas, il faut de nouveau attraper des petits dauphins et les enfermer dans des bassins. Le cœur serré, les Lilly s’y sont donc c’est pour le bien de la Vie et hop ! Voilà le vieux docteur (il va sur ses 70 ans) de nouveau reparti sur un bassin d’où le lorgnent de mystérieux Intra-terrestres.
Quant à la machine à traduction simultanée, c’est l’affaire d’un physicien hongrois émigré aux États-Unis, John Kert. Longtemps ingénieur dans l’aéronautique, Kert a tout laissé tomber pour aider John et Tony Lilly dans leur nouvelle quête. C’est l’opération Janus. Pendant des mois, John Kert se trouve confronté à des problèmes techniques insensés : d’un côté il enfourne dans sa machine tel ou tel imperceptible miaulement ou cliquetis sur-aigu, de l’autre, il faudrait qu’elle recrache « hello » ou « white » ou « Johnny » ou « happy ». Mais John Kert est un bon. Il est venu à bout de ces problèmes purement techniques au printemps dernier.
« Écoutez ça ! » me dit-il du fond du vieux GMC tout rouillé qui lui sert de labo, juste à côté d’un des bassins du grand aquarium Seaworld-Africa de Redwood-City, au Sud de San Francisco. « Vous avez entendu ? » Euh... je réécoute, tout en regardant une bande vidéo ; on voit l’un des quatre dauphins de l’opération Janus, pointer son museau rigolo hors de l’eau. Mais c’est un autre, une autre, dans l’eau, qui a parlé. Qu’a-t-elle dit ? J’ai d’abord juste entendu un chuintement sec. Mais à la troisième écoute, oui, c’est vrai, avec un petit effort, on peut comprendre : « Rosie. » Pour être tout à fait rassuré, on regarde quelle trace le chuintement en question a laissé sur l’oscilloscope : eh oui, il n’y a pas à tortiller, la trace ressemble énormément à celle du mot Rosie prononcé par une femelle humaine. Vous avez bien suivi : le dauphin n’a pas dit « Rosie », il a émis un ultra-son dans sa langue à lui, et la machine Janus a traduit ça en un son qui, encore un peu peaufiné, sonnera tout à fait comme un « Rosie » humain. Fantastique !
Je regarde John Kert : cet homme a l’air modeste et bon comme du pain blanc. Il y a trois ans, il n’avait encore jamais vu un dauphin de sa vie. Entretemps, il a suivi un de ces cours de rattrapage ! Sa machine servira certainement un de ces jours au grand rapprochement entre les espèces animales – d’autant plus qu’il travaille déjà à mettre au point un modèle portatif amphibie !
Comment les choses pourraient-elles évoluer ? John Lilly espère procéder en quatre étapes (je résume affreusement) :
On établit, grâce à Janus et aux connaissances des quatre jeunes dauphins prisonniers, un lexique élémentaire anglais-dauphin.
On libère les prisonniers qui s’en vont alerter leurs congénères.
Intrigués, les dauphins adultes, plus mûrs, plus cultivés, s’approchent des représentants humains munis d’un Janus portatif.
Stupéfaits d’entendre ces humains prononcer, même mal, ne serait-ce que quelques mots simples dans leur langue, les dauphins adultes ont un déclic : ils comprennent l’enjeu de l’opération et acceptent d’aider les hommes à constituer un véritable dictionnaire. Ensuite ? je n’en parle pas !
Quelle aventure ! John Lilly est un grand homme, il a ouvert la voie du dialogue avec les cétacés. C’est vrai qu’il a des intuitions géniales. Un jour, il décide de relier son caisson à isolation sensorielle au bassin des dauphins par un simple système de micro et de haut-parleur. Puis il se laisse flotter dans le noir, tout en essayant d’imiter le sifflement des dauphins. Ceux-ci ne sont pas longs à répondre. Leurs piaillements résonnent bientôt dans le tank. Tout d’un coup :
« Imaginez, raconte Lilly, un sifflement prolongé qui vous entrerait par les pieds et vous sortirait par la tête et qui, tout au long de son trajet, vous ferait en quelque sorte prendre conscience de l’intérieur de vous-même. En particulier j’ai vu, mais réellement vu, dans le détail, l’intérieur de mon cerveau quand le sifflement est sorti. »
Explication ? On se perd en conjectures. Lilly pense que, depuis leur bassin et à travers la sono à double sens, les dauphins l’ont tout simplement sondé, routinièrement sondé, c’est-à-dire « regardé » avec leur sonar. Seulement, c’était la première fois qu’il se laissait sonder en état de méditation, l’état où – hypothèse de départ – les dauphins se trouveraient eux-mêmes vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Cela signifierait-il que chez les cétacés la communication, même à grande distance, est infiniment plus intime que chez nous ? Comme si je pouvais pénétrer quelqu’un rien qu’en le regardant ?
Ce jour-là Lilly a sans doute fait preuve de génie. Mais faut-il vraiment s’encombrer d’un dictionnaire humain-dauphin pour atteindre des degrés de communication aussi ineffables ? De la communication directe S.V.P. !
Je repense à Jacques Mayol, l’homme le plus profond du monde, qui plonge à cent mètres en apnée (rien qu’en se pinçant le nez). Il parlait de tous ces savants conventionnels dont il est le cobaye préféré et qui essayent de comprendre comment il fait pour résister à la folle pression de l’eau. Mayol disait : « Les toubibs me lardent d’électrodes et m’enfoncent des micros-caméras dans les artères, ils accumulent les chiffres. Mais partis comme ça, ils ne comprendront jamais pourquoi j’ai besoin d’une demi-heure de yoga avant de plonger à cent mètres. Quand je plonge, je me sens en sympathie avec l’eau. »
Et maintenant je repense à Jim Nollman, le musicien aux orques, le chantre fou d’une ère nouvelle. Une ère grande classe. Maestro musique ! Tout en musique. La vie entière en musique. La lumière...
« Il faut refuser, dit Jim Nollman, de se laisser piéger par les astuces du mot “intelligence”, qui ne sert qu’à mesurer les hommes entre eux. Les mutants devraient savoir qu’il n’est nul besoin de machines compliquées. Le problème est tout à fait ailleurs. Ce n’est pas un problème scientifique. Ça touche tout le monde. Et c’est de ça, d’abord, que nous “parlent” les orques ou les dauphins, pas besoin de dictionnaire : il y a un truc malade, chez nous humains, c’est notre relation avec les autres espèces animales qui voyagent à bord du même vaisseau planétaire que nous.
Sujet de dissertation glauque : Décrivez la place de l’animal dans le monde industriel moderne. Ouh ! un chancre tout gangrené, encore enfoui dans l’inconscient collectif et qui, un jour, va éclater à la gueule du monde. Oui, ça pue. Il n’y a plus qu’une issue pour la plupart des bêtes sur lesquelles l’homme réussit à mettre la main : être exterminées, ou transformées en objets de dégoûts : poulets en batterie, porcs gonflés d’eau, chiens de « pure race » totalement dégénérés. Avec tout notre arsenal « intelligent » : abattoirs, camps de concentration, tortures électriques et scientifiques, vivisection, dépeçage à vif, castration de masse, camisole chimique et massacres de toutes sortes, massacres anonymes, massacres somptueux, pour les espèces reines, lions, éléphants, baleines...
Jim Nollman est l’un des hommes qui a le plus contribué à ce que cesse, peu à peu, le massacre des dauphins de l’île d’Iki, au Japon. Il a dû passer des mois là-bas, pour convaincre le syndicat des pêcheurs japonais en concurrence avec les dauphins pour les mêmes bancs de poissons. Les pêcheurs ont fini par comprendre que le massacre revenait beaucoup plus cher, en travail et en mauvaise réputation : en réalité il n’y a plus de poissons, trop de bateaux trop gros !
Au départ, Jim s’était rendu à Iki Island à la demande de Greenpeace. Il devait essayer d’effrayer les dauphins, de les éloigner des côtes japonaises, en diffusant sous l’eau les cris de leurs frères massacrés. Finalement, c’est en politique qu’il a marqué le plus de points. Sans hésiter, il a menacé le gouvernement japonais d’un boycott général des produits Honda et Sony en Amérique. Et ça a marché.
Mais c’est un autre Américain qui, au dernier moment, a raflé la vedette : une tête brûlée de Greenpeace qui est venue au dernier moment couper les filets retenant les dauphins destinés au massacre. Pour Jim, la bataille d’Iki Island a représenté une sale épreuve. Il s’est juré de ne plus faire de politique. C’était affreux, ces bousculades, ces conférences de presse, ces flics, ces détectives, ces menaces de l’océan rouge de sang. Plongée profonde dans le flip.
Mais c’est fini. Ouf ! Là, à l’instant précis où j’écris ces mots, le 10 août 1983 à midi, Jim et Katie Nollman, et la poignée d’ambassadeurs humains qu’ils se sont choisis, sont en train d’affréter leur canot pneumatique, quelque part sur la côte canadienne près de Vancouver. Dans quelques heures doit commencer un nouveau concert. Il y a des beignes dans l’air ! Au même instant, trois mille kilomètres plus au sud, ces allumés ont prévu que John Lilly se mettrait à flotter dans son Caisson et méditerait sur la question.
Rêve de dauphin.
Jacques Mayol est intimement persuadé que nos descendants se delphiniseront rapidement. Le praticien qui travaille le plus fort dans cette direction est le Soviétique Tjarkovskij : cet homme a déjà fait accoucher des centaines de femmes dans l’eau et ensuite, il apprend aux bébés à vivre sous l’eau. Il y a un film de Tjarkovskij à la Human Dolphin Foundation en Californie, et des photos qui viennent de Suède. C’est hallucinant ! Imaginez un bambin hyper balaise, parfaitement harmonieux, en train de jouer aux cubes, tranquillement assis au fond d’un bassin ! Où sommes-nous ? Et Tjarkovskij travaille aussi avec les dauphins de la mer Noire. Il cherche des profs cétacés pour ses enfants !
Rêve de dauphin.
Les Sioux disaient que les âmes des grands guerriers se réincarnaient dans des dauphins.
Rêve de dauphin.
Allez les voir. Allez les écouter. Moi, ce qui me travaille, c’est le rythme. Si les dauphins, ou les baleines, communiquent musicalement, il y a forcément un rythme, non ? Mais alors ça doit être un rythme insensé ! Un truc grandiose, réunissant des centaines de cétacés en une seule « roue », comme disent les Zaïrois pour parler du rythme où se mêle un village entier. Et si c’était à ça, en fin de compte, qu’allait servir Janus, la « Machine à traduire » de Lilly et de Kert : à nous transmettre le rythme collectif des orques ? Il faut faire écouter de la bonne musique africaine aux orques ! pour voir...
Au fait, juste avant que je prenne congé, Jim Nollman m’a avoué que son concert le plus fort aurait sans doute lieu l’année prochaine dans les eaux polaires du Nord canadien, là où vivent les baleines Bélugas. De drôles de baleines qui ont le cou flexible. Nollman pense que les Belugas sont encore plus sensibles et attentives que les orques.
L’été 1984 promet.
Reste un problème. Si je vais chez mon boucher et que je demande : « Deux tranches moyennes de mammifère, s’il vous plaît, bien gorgées de sang », les gens vont me regarder de travers. À leur place, j’en ferais autant. J’aime bien le goût de la viande. Mais je ne tue pas moi-même. Je laisse faire ça par des pros dans de grands bâtiments clos. Et je ne suis, à vrai dire, pas réellement au courant.
Quoi ? Devenir végétarien ?
Allez musique, musique ! Il faut tout reprendre à zéro. Quel genre de musique préfère votre chat ?
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